Initiative «No Billag»: la roue de l’infortune

19 février 2018

Le Temps, OPINION, Nicolas Capt

Alors que le peuple s’apprête à se prononcer, une mise au point s’impose pour redonner de la lisibilité à un objet dévoyé par les coquecigrues des initiants. Si chaque initiative populaire emporte son lot de charivaris, exagérations et autres astuces politicardes, cette campagne se distingue par un usage spécieux de l’argumentaire politique.

L’intitulé même de l’initiative est trompeur puisqu’il laisse entendre à celui qui n’approfondirait pas le sujet – et ce cas de figure est loin d’être théorique – que celle-ci ne vise qu’à supprimer la perception de redevances au moyen de l’organe d’encaissement Billag. Il joue d’un non-dit et fait sien un inconscient collectif, celui de la mauvaise réputation de cette entité auprès du public. Dans le texte de l’initiative, pourtant, pas un mot du méchant percepteur.

Le texte est en revanche cristallin: il supprime la redevance et démantèle l’audiovisuel public en interdisant toute autre forme de financement public. Parvenus à ce point de la discussion, les satrapes de l’initiative déroulent un argumentaire huilé comme une machine à Tinguely mais dont la cohérence relève de l’écriture automatique des surréalistes: en vrac, l’audiovisuel public pourrait se financer sur la base d’une participation volontaire, on ne paierait que ce que l’on regarderait, l’offre serait au plus près des clients et, de toute façon, c’est bien connu, la jeune génération ne s’informe que sur Internet.

Eh bien justement, le voilà le problème. La jeune génération, qui, si l’on en croit l’image d’Epinal véhiculée par certains initiants, se féliciterait de ne pas porter de cravate par défiance à l’égard d’aînés vus comme des vieillards cacochymes seuls attachés à l’antique lucarne, s’informe sur Internet. Un réseau que les initiants, soit dit en passant, ont parfois présenté comme un média en tant que tel. Confondre le tuyau et le contenu fait frémir et rappelle que la maîtrise des interfaces prêtée aux millennials ne garantit pas la compréhension de mécanismes de fond.

Mais au moyen de quels contenus cette jeunesse s’informe-t-elle, au juste? Les fils d’information – et de divertissement – se nourrissent de la production éditoriale des médias, dont celle de la SSR. Sans ce travail coûteux et professionnel, les fils des réseaux sociaux ne seraient que selfies, offres commerciales et manipulation des masses. C’est là l’un des biais de raisonnement de l’initiative: la population dit apprécier la qualité des programmes de la SSR mais, dans le même temps, les initiants prétendent qu’il faut laisser agir les forces du marché.

Si les contenus sont de bonne facture, les citoyens ne rechigneront pas à mettre un sou dans la cagnotte, promettent-ils. Pour tenir de tels propos, il faut être atteint d’un angélisme préoccupant et ne pas saisir la dynamique des médias, spécialement dans un pays comme la Suisse dont le morcellement culturel et linguistique constitue un écueil majeur et un défi quotidien pour tout média. Traiter l’information comme une vulgaire marchandise, en la livrant aux seules forces du marché, n’est pas sérieux. On connaît les effets pervers sur les médias des concentrations imposées par des logiques financières.

De plus, pour qui connaît le marché publicitaire, et la propension des annonceurs à opter pour les fenêtres publicitaires des chaînes étrangères (M6, TMC, etc.), l’argument selon lequel la SSR pourrait se financer au moyen de la publicité est une hérésie. Ce d’autant que les annonceurs sont attirés par l’audience comme le papillon de nuit l’est par la lumière.

Or la SSR, amputée de 75% de ses finances, ne pourra plus produire l’offre actuelle et perdra donc tout son attrait. L’appétence de la population pour une information à consommer à la demande – et à payer de la même façon – est un leurre, puisque c’est la gratuité de l’offre qui entraîne sa consommation. A la vérité, les savantes analyses prodiguées par les initiants ne sont que châteaux en Espagne. De quoi provoquer des larmes lorsque la population se rendra compte, si l’initiative devait aboutir, que la mire a remplacé le 19:30.

Après l’élection de Trump et l’acceptation du Brexit, toutes deux vues comme des trains fantômes qui ne passeraient pas la barrière de la réalité, le temps est venu pour la population de préserver ses acquis. Le droit pour la population d’être informée par un service public fort et indépendant n’est pas le dernier d’entre eux, loin s’en faut.

Nicolas Capt, Avocat aux barreaux de Genève et Paris