«Je suis prête à payer 451 francs pour être plus intelligente!»

24 février 2018

Tribune de Genève, Aurélie Toninato

L’ECG Jean Piaget a organisé un débat sur «No Billag», avec de jeunes politiciens et des élèves, au final, majoritairement opposés aux initiants.

L’initiative «No Billag» a braqué les projecteurs sur les jeunes. Parce que le texte, soumis au peuple le 4 mars pour supprimer la redevance obligatoire finançant aux trois quarts la SSR et partiellement des radios et TV régionales, émane directement de cette frange de la population, tendance PLR et UDC. Et parce que le texte se fait la voix d’une jeunesse qui ne veut plus payer pour ce qu’elle ne consomme pas.

Mais tous les jeunes ne font pas front derrière les initiants. Ils ont fait entendre leur voix à la première personne jeudi soir à l’École de culture générale Jean Piaget, lors d’un débat organisé par le Département de l’instruction publique (DIP). Au pied de l’auditoire ce soir-là, six jeunes délégués PLR, UDC, PDC, Vert, PS et SolidaritéS. Les deux camps égrainent leurs arguments, c’est minuté, efficace et rodé. Silence studieux de la centaine d’élèves, âgés de 17 à 20 ans. Avant qu’elle n’entre en scène et n’enchaîne les droites aux deux délégués partisans. Les questions révèlent une audience acquise au refus de l’initiative. «Qu’est-ce qui va remplacer ces 451 fr.? En Espagne, chaque émission est parasitée par une tonne de publicité, c’est vers ça qu’on se dirige?»

Audience acquise au «non»

Un autre élève questionne le côté «extrême» de l’initiative: «C’est pas parce que le moteur ne marche pas que je vais brûler ma voiture!» L’un s’interroge: «Vous dites que la RTS n’est pas neutre, mais en privatisant, on aura un média encore moins objectif, c’est incohérent, non?» Un dernier avoue ne pas regarder la TV. «Mais je sais que la redevance bénéficie indirectement à la culture, notamment au théâtre. Quel soutien proposez-vous à la place?»

Ces débats existent depuis plusieurs années, organisés à la demande des écoles. Quatre ont déjà eu lieu en 2017-2018. «Cela permet aux jeunes de se projeter dans les objets de votation de manière concrète et de participer au débat citoyen», indique Bastien Ischer, coordinateur à la promotion de l’éducation à la citoyenneté pour le secondaire II. Marika Torrione, enseignante, a préparé en amont ses élèves au débat «en étudiant notamment les arguments des deux camps, avec neutralité» au cours de civisme. «Nous leur ouvrons la porte mais c’est à eux de se forger leur opinion. Ils sont fiers d’avoir un avis et ces débats leur permettent d’être de véritables acteurs.»

L’exercice séduit, en témoignent les questions successives et la discussion prolongée après la clôture du débat. On parle de consommation audiovisuelle. Oui, la «génération Netflix» regarde des séries et du divertissement. Mais elle n’a pas renié la RTS pour autant. Infrarouge, Temps présent, Passe moi les jumelles, RTSinfo, Couleur 3 «pour l’info le matin», le sport «parce que les commentateurs chauvins sur les chaînes françaises, ça fatigue». «Et Léman bleu pour ses émissions sur des gens qu’on connaît», ajoute Benoît, 19 ans. La RTS sert aussi de source d’information, relèvent-ils. «Des émissions comme 36°9 et Infrarouge apportent des compléments à certains cours», soutient Joana, 20 ans.

«Une forme de solidarité»

S’informent-ils aussi sur les réseaux sociaux? «Oui, mais il faut prendre des pincettes, on ne sait pas toujours ce qui est vrai», répond Mayssa, 19 ans. Et la presse écrite? «Pas sur papier, avec 4 fr. (ndlr: prix de la «Tribune de Genève»), je paie presque mon repas de midi! Par contre, je consulte les apps des journaux, mais les articles les plus intéressants sont payants, c’est nul, regrette Laura, 18 ans. Après il faut pas dire qu’on ne s’intéresse pas à l’actualité, l’info doit être publique.»

La jeune femme, comme ses camarades, se dit prête à mettre la main au porte-monnaie pour la redevance. Enfin, à celui de ses parents pour l’instant. «Ce n’est pas mon cas! précise Joana. Je paie ma redevance toute seule.» Et ça fait mal? «Oui, mais autant que mon loyer, mes impôts et mes 400 fr. mensuels d’assurance. C’est contre ces sommes qu’on devrait s’insurger. Je suis prête à payer 451 francs pour être plus intelligente!» Benoît ajoute: «Réparti dans le ménage, ce n’est pas si cher au final, surtout si on est en colocation. Je n’utilise pas l’autoroute et pourtant je paie pour ça. Comme la redevance, c’est une forme de solidarité.»

On félicite l’état d’esprit. Avant de demander s’il n’est pas paradoxal d’accepter de payer 451 fr. pour la radio et TV, et en même temps de refuser de sortir quelques francs pour un article sur le Net… Laura sourit: «Effectivement!» Et rajoute: «Mais avec la redevance, on parle de médias de service public, c’est différent.»