La polarisation de la société américaine guetterait-elle la Suisse?

26 février 2018

Le Temps, OPINION, Béatrice Barton

Installée en Californie depuis trois ans, la journaliste Béatrice Barton observe les divisions de son pays d’accueil, alimentées par des médias partisans. La Suisse serait menacée d’un même danger en cas d’acceptation de l’initiative «No Billag», conclut-elle

Depuis trois ans, j’habite la Californie. En 2016, j’ai suivi au quotidien la marche vers la victoire de Donald Trump. Une expérience traumatisante mais enrichissante à plus d’un titre car elle m’a fait comprendre qu’il y avait, si l’on simplifie, deux sortes d’Américains consommateurs d’information qui ne se parlent pratiquement pas: les démocrates qui regardent les news sur CNN ou MSNBC et les républicains qui ne jurent que par Fox News. La portée complète de cette constatation ne m’a pas sauté aux yeux tout de suite. Il a fallu un voyage en Suisse en pleine campagne «No Billag», avec la perspective du démantèlement du service public, pour que tous les feux s’allument au rouge: et si la polarisation de la société américaine guettait les Suisses en cas de oui l’initiative?

Fox News a changé la donne médiatique

L’automne dernier, j’ai traversé les Etats-Unis d’est en ouest en voiture avec mon chien. Un road trip d’un mois guidé par mes envies et les lieux acceptant mon berger allemand. J’ai pris la route du Sud pour découvrir des Etats que je connaissais mal et ces Américains qui avaient voté pour Trump. Ce voyage m’a permis de constater qu’il existait un indicateur infaillible pour déterminer si je me trouvais dans un environnement amical ou potentiellement hostile: la télévision.

En rentrant dans un bar ou dans un motel, si le poste était branché sur une chaîne d’information, il était immanquablement sur Fox News ou sur CNN, voire MSNBC. Je savais donc d’emblée comment s’engagerait une hypothétique conversation et si j’avais affaire à des libéraux en terre de droite ou si j’étais bien dans le Sud conservateur. Moi qui habite la Californie, un bastion démocrate qui prend fait et cause pour les immigrants (nécessaires à son économie) et qui prône l’écologie sous toutes ses formes, je me suis retrouvée dans une réalité inverse, sans possibilité de dialogue. Je crois bien d’ailleurs que les démocrates n’ont pas vu venir la victoire de Trump parce que, nourris d’une information partisane, ils n’ont pas pris la pleine mesure de la détermination de l’autre camp.

Je me rappelle bien la création de CNN, première chaîne tout info, en 1980. Un régal pour les mordus du direct en cas d’événement majeur. Je n’ai pas souvenir cependant de parti pris politique, la chaîne se contentait de donner en boucle des nouvelles brutes, sans commentaire.

L’arrivée de Fox News, créée par Rupert Murdoch il y a vingt ans, a changé le paysage médiatique. Fox News s’est déclarée franchement conservatrice. Je me rappelle avoir été choquée, lors des années Obama, par le dénigrement systématique, sur cette chaîne, du premier président noir des Etats-Unis. Aujourd’hui, le président Trump clame haut et fort qu’il s’informe essentiellement auprès de Fox News, ce qui a encore boosté la chaîne de Murdoch.

La transformation de CNN

Est-ce pour des raisons purement commerciales, pour conquérir des téléspectateurs démocrates choqués par les excès d’un président inhabituel, ou par conviction politique? Le fait est que j’ai vu CNN se transformer consciemment ou non en une chaîne d’opinion ouvertement anti-républicaine au cours des premiers mois de la présidence Trump…

Souvent, quand les événements s’y prêtent, je regarde alternativement les deux chaînes, et il faut le voir pour le croire! C’est comme de vivre sur deux planètes distinctes! Pour la journaliste que je suis, il est impossible de se faire une opinion sur les grands thèmes comme l’immigration, l’assurance maladie ou le budget en ne regardant qu’une des chaînes. Certaines informations, si elles sont embarrassantes pour la Maison-Blanche, sont passées sous silence sur Fox et vice versa. Fox n’a pratiquement pas parlé du livre Fire and Fury de Michael Wolff sur la présidence Trump alors que CNN en a fait ses choux gras pendant des jours. En ce moment, CNN fait une fixation sur le scandale Rob Porter, du nom de ce secrétaire à la Maison-Blanche qui a dû démissionner pour violence conjugale, alors que sur Fox on se plaint en boucle du sort injuste réservé au voyage en Corée du Sud du vice-président Mike Pence dans la presse américaine. Et je vous passe le traitement de l’enquête sur l’ingérence russe dans la campagne de 2016!

Préserver le service public

Pour calmer ma frustration, je lis la presse internationale, j’écoute la BBC et surtout la radio romande. Je manque rarement Forum, que je capte en direct à 9h du matin en Californie. Et je bénis le service public suisse (et britannique), qui me procure une information impartiale! Par parenthèse, aux Etats-Unis, le service public n’existe qu’à l’état d’embryon (2% de part de marché). PBS (Public Broadcasting Service) et NPR (National Public Radio) sont tous deux financées par des fonds publics – que Donald Trump vient de menacer de couper – et privés (dons de téléspectateurs ou d’auditeurs notamment).

Alors quand j’ai réalisé que l’initiative «No Billag» menaçait sérieusement la SSR (les sondages sont heureusement plus favorables aujourd’hui), j’ai vu avec consternation le monde polarisé dans lequel je vis actuellement transposé à la Suisse et je me suis dit qu’il fallait tout mettre en œuvre pour que cela ne se produise pas.