Pourquoi «No Billag» terrorise le cinéma suisse

19 février 2018

24 heures, Pascal Gavillet

Un oui à l’initiative mise en votation le 4 mars serait une catastrophe totale pour le monde audiovisuel helvétique. Témoignage des milieux concernés.

Le coup d’assommoir. La gueule de bois. L’enterrement de première classe. Voilà comment se réveillerait, au matin du 5 mars, le milieu du cinéma et de la télévision en cas de réussite de l’initiative «No Billag». La suppression de la redevance telle qu’elle est perçue actuellement serait une catastrophe pour une profession – globalement tous les métiers de l’audiovisuel, et ils sont nombreux – qui ne mérite pas une telle claque et sur laquelle tous les regards sont désormais braqués afin de sonder l’amplitude des tensions en jeu dans cette partie de dés à l’issue si cruciale.

Directrice du Département société et culture de la RTS, Philippa de Rotten est la première à tirer la sonnette d’alarme. «Que se passerait-il en cas de oui à «No Billag?» Question vaste et complexe à laquelle on ne peut pas répondre facilement. Sinon en répétant ce qu’affirme notre direction, à savoir qu’il n’y a pas de plan B. Car le texte de l’initiative stipule que la Confédération ne pourra plus recueillir de l’argent public pour un service public. De facto, cela signifie qu’un tiers du soutien à la branche cinéma, assuré par la télévision, disparaît. Que toutes les subventions au cinéma et au documentaire disparaissent. Ainsi que celui des séries TV. Donc qu’un Ma vie de Courgette ne pourrait plus se faire. Ni une série comme Quartier des banques.»

Faillite annoncée

C’est le Pacte audiovisuel qui, en Suisse, permet depuis 1996 à la création cinématographique d’exister. Avec l’Office fédéral de la culture (OFC), la SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision) est le principal acteur de la promotion du cinéma suisse. Chaque année, celle-ci investit 27,5 millions de francs dans la production audiovisuelle. Une somme dont 14 millions vont aux productions télé, 9 millions aux longs-métrages et un million aux films d’animation, sans compter les projets multimédias. «Sur ces 27,5 millions, précise Philippa de Rotten, un peu plus de 7 millions vont aux productions romandes. Un film comme Ma vie de Courgette doit donc recevoir de l’aide de l’OFC, de Cinéforom et de notre part. En cas de oui à «No Billag», il perd un tiers de son subventionnement et ne peut donc plus se faire. Pas de financement, pas de diffuseurs, pas de marché. Nous ferions faillite, au fond. Et ce serait la fin de la SSR en tant que telle. Nous vivrions notre grounding.»

Effet domino

Calcul simple et imparable, en effet. Du côté de Cinéforom, l’ex-producteur Gérard Ruey, actuellement secrétaire général de la fondation, ne raisonne pas autrement. «Un tiers du subventionnement des films provient de la télévision. Et c’est un coût par essence difficilement rattrapable. En cas de oui à «No Billag», c’est ce tiers qui passerait à la trappe. Qui pourrait compenser cette perte? Je ne vois pas. Personne, je pense. Donc si l’initiative passait, ce serait une catastrophe totale. Car si un volume de production s’effondre, c’est toute la production qui s’effondre en même temps, par un effet domino qui conduit vite à la précarité. Sans parler du fait que la télévision est un vrai partenaire de discussion pour les projets et leur développement, et qu’elle a en plus un rôle de diffuseur fondamental.»

«Ce que montre bien «No Billag», c’est la fragilité de tout notre système. Il suffit que celui-ci soit mis en péril pour que tout le monde soit à son tour en danger. En cas de catastrophe, nous devrions revoir tous nos mécanismes de soutien. Déjà que nous ne sommes plus dans le programme MEDIA (ndlr: soutien au cinéma à un niveau européen) depuis le vote de l’initiative contre l’immigration du 9 février 2014, la suppression de Billag impacterait le cinéma suisse de manière terrible.» Y aurait-il encore des films? C’est très peu probable, à en croire Philippa de Rotten et Gérard Ruey. «Mais même en cas de catastrophe, il y a toujours un instinct de survie», conclut ce dernier.

Les sociétés de production sont aussi en danger

Du côté des sociétés de production, le ton n’est guère plus optimiste. Alors que certains cinéastes donnent de leur personne – Jean-Stéphane Bron, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, rappelle que «la redevance, c’est permettre à tout le monde de participer à un récit collectif et que sans elle, il n’y a plus de cinéma suisse» – plusieurs producteurs genevois se montrent tout aussi véhéments. C’est le cas de Max Karli, de Rita Productions, l’un des producteurs de Ma vie de Courgette de Claude Barras, justement, très actif sur les réseaux sociaux pour éveiller les consciences et convaincre les gens de rejeter l’initiative.

«Je sens surtout qu’il y a des gens qui veulent donner un coup de pied dans la fourmilière, assène-t-il. Si «No Billag» passe, pour moi, la télévision publique ferme ses portes au 1er janvier 2019. Ce serait d’une tristesse absolue. Car pour la branche, la télé est avec l’OFC le seul partenaire que nous ayons. En ce début d’année, nous avons plein de films sélectionnés à Berlin, dont deux téléfilms, à savoir ceux de Lionel Baier et Ursula Meier (ndlr: qui font partie de la collection Ondes de choc produite par Bande à part Films). Nous avons Courgette qui est nommé la semaine prochaine aux Bafta Awards en Angleterre.» Signe que le cinéma romand semble en excellente forme. Mais que l’existence des sociétés qui le produisent pourrait être compromise en cas de oui à «No Billag». «Pour les boîtes qui sont spécialisées dans le documentaire ou le reportage, ce sera difficile, renchérit Max Karli. De notre côté, comme la plupart de nos films sont des coproductions avec l’étranger, la donne serait différente. Sauf qu’il n’y aurait aucune possibilité de plan B.»

Même son de cloche chez Dan Wechsler, de la société genevoise Bord Cadre: «Si «No Billag» passe, 80% des boîtes de production dégagent. On ne peut pas faire du cinéma de qualité sans les aides des services publics. Nous n’aurions donc plus d’identité nationale, et pour les cinéastes indépendants, ce serait une sorte de mise à mort.»