Redevance: les chiffres qui comptent

10 février 2018

Le Temps, Nicolas Dufour

VOTATION La proposition «No Billag» attaque la SSR par le nerf de la guerre, les recettes. Alors que la bataille fait rage, le point à tête reposée sur le mécanisme et l’institution mis en cause

Au fil des décennies, la mécanique de l’audiovisuel public en Suisse s’est sophistiquée au point de présenter, aujourd’hui, un paysage complexe. C’est parfois plus compliqué encore dans d’autres pays, où la redevance est doublée de subsides directs de l’Etat; mais avec ses quatre entités linguistiques, sa péréquation interne et ses nombreux canaux, la SSR se présente sans conteste comme une organisation touffue – ou un mammouth, selon le point de vue.

A travers l’organisme Billag brandi en slogan, l’initiative en votation le 4 mars vise bien la SSR, par le nerf de la guerre, l’argent. La redevance représente 75% des recettes des radios-TV publiques, et presque autant de certaines chaînes locales dites privées. C’est bien le caractère extrême de la mesure proposée. Alors que le débat sur le périmètre du service public, c’est-àdire ce qui en relève ou pas, fait déjà rage depuis des années, «No Billag» représente un pas de plus dans un règlement drastique du problème – ce qui fait son mérite selon ses partisans.

De fait, nul ne peut contester le fait que la SSR a longtemps avancé selon sa volonté propre et ses besoins, mettant le Conseil fédéral les pieds au mur, avec, toujours, l’argument de la mission de service public et de la consolidation de la cohésion nationale. C’est ainsi que des chaînes se sont créées, que les prix ont grimpé, et la redevance avec. Il n’est pas anodin que Doris Leuthard ait voulu lancer la campagne sur «No Billag» en dévoilant le montant, à la baisse, de la future redevance, rendue universelle. Malgré l’accumulation d’arguments en tous genres, la bataille de «No Billag» est avant tout une affaire d’argent, face à une SSR que certains fustigent en l’accusant d’avoir gonflé démesurément, sans que rien ni personne ne freine ses appétits.

Comment fonctionne ce subtil paysage audiovisuel helvétique, où vont les importantes sommes collectées? A tête froide, pour un moment, le point en graphiques et textes.

1 La redevance suisse est-elle la plus chère?

Les systèmes sont fort différents selon les pays européens. Calculée par habitant, la redevance est la plus coûteuse en Allemagne (plus de 160 francs par individu), suivie de la Suisse.
Le financement du service public diffère aussi sensiblement. En Suisse, la taxe Billag finance 75% de la SSR. C’est le même ratio que la BBC, qui, par contre, n’a aucune publicité, mais de gros revenus commerciaux de ses produits. En France, la redevance n’apporte que 64% des ressources de France Télévisions, Radio France, Arte et les autres. D’autres subventions entrent en ligne de compte.

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2 Comment est répartie la redevance?

Pendant cette campagne, les défenseurs de la SSR mettent en avant le caractère confédéral du diffuseur, puisque l’argent est réparti selon une péréquation qui favorise les petites régions. Les Alémaniques paient 73% de la redevance, mais SRF n’en perçoit que 43%. Les Romands contribuent à hauteur de 23%, tandis que la RTS capte 33% du total. C’est encore plus marqué au Tessin: contribution de 4%, apport de 22% du total. Selon les calculs de la SSR, on peut dire que les germanophones offrent 120 millions de francs aux Romands, 220 millions aux Tessinois et 20 millions aux Romanches.

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3 A qui profitent les sommes perçues?

Selon les chiffres de 2016, la redevance rapporte 1,368 milliard de francs. La SSR en reçoit la quasi-totalité, soit 1,240 milliard. Des chaînes régionales touchent une part, dite «quotepart» pour un total de 67,5 millions. Il s’agit de 13 chaînes de télévision régionales et 21 chaînes de radio, dont Léman bleu, La Télé, Canal Alpha ou Canal 9. Ces dernières années, la quote-part des stations privées a augmenté, elle devrait atteindre 81 millions l’année prochaine. De fait, le modèle d’affaires des télévisions locales ressemble de plus en plus à celui de la SSR, c’est-à-dire 70% de recettes de la redevance et 30% de publicité et ventes diverses.

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4 Comment a évolué la redevance?

Depuis 1990, le montant de la redevance a presque doublé. Pour les particuliers, elle se différencie entre la radio (165 francs) et la TV (286 francs). Il y a deux ans, la population a accepté de justesse un changement de système. Dès 2019, la taxe sera perçue de manière universelle. Pour les particuliers, elle baissera à 365 francs par an, chiffre à haute teneur symbolique dévoilé par Doris Leuthard à l’automne passé.

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5 Combien coûte la perception de la redevance?

Billag encaisse la redevance depuis 1998, Auparavant, elle était récoltée par les PTT, ex-La Poste et Swisscom; leur scission a conduit à la création de la société basée à Fribourg. Les frais administratifs, c’est-à-dire le coût de la perception de la redevance, s’élèvent à 54 millions de francs par année. Outre les historiques traqueurs à la fraude, c’est ce qui motive certaines des vives oppositions à Billag. En mars 2017, après un appel d’offres, le Conseil fédéral a attribué le mandat à la société zurichoise Serafe, qui a promis des frais de 17,6 millions. Serafe est une filiale de Secon, compagnie qui travaille avec les assurances maladie.

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6 Combien la SSR emploie-t-elle de personnes, et combien les paie-t-elle?

A la fin de 2016, la SSR employait 5983 personnes, en léger repli par rapport aux années 2000. Cela représente 4946 postes à plein temps, dont environ les trois quarts au régime d’une convention collective. L’âge moyen est de 45 ans, le salaire moyen, de 107 000 francs pour un plein temps.
En 2016, le salaire de Roger de Weck, alors directeur de la SSR – remplacé depuis par Gilles Marchand –, était de 536 314 francs. Pour comparaison, Urs Schaeppi, de Swisscom, touchait 1,8 million, et Andreas Meyer, des CFF, 1,05 million. Le salaire d’un conseiller fédéral s’élève à 443 000 francs, plus un forfait de 30 000 francs pour les frais.

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7 Quelle est la popularité des programmes de la SSR?

En Suisse romande, un chiffre ne change presque jamais d’une année à l’autre: la part de marché de la RTS. Entre 18h et 23h, les deux chaînes de TV affichent une part de marché de 34%, d’une totale constance depuis au moins dix ans. La catégorie «autres», dont toutes les chaînes des communautés étrangères, recueille aussi 34%. TF1 capte 10% des téléspectateurs, M6, 9%, puis viennent les publiques françaises (France 2, 6%, France 3, 4%). En termes de records d’audience, la RTS écrase la concurrence, avec 93 des 100 meilleurs succès de 2017; mais elle ne domine pas son propre paysage.

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8 Où se placent les radios de la SSR?

Par évidence, le débat à propos des coûts de la SSR porte sur la TV, le média le plus onéreux. En comparaison, les radios de la SSR, en particulier en Suisse romande, font bien mieux en succès public, pour nettement moins cher. L’information à la radio coûte un peu moins de 20 millions, et La Première a un budget de 16 millions. Les quatre stations de la RTS accaparent près de 66% de part de marché. Il y a eu une légère baisse en 2017.
Le site internet de la RTS est le deuxième le plus visité des médias romands, après 20 minutes. Par nature, les séquences TV de la chaîne publique se prêtent bien à la consommation mobile, qui explose, et sur les réseaux sociaux.

9 Quelle est la part de l’information et du divertissement?

Un des sujets de polémique porte sur le périmètre du service public, ce que signifie cette notion. Diffuser Game of Thrones, ou de la Formule 1, relève-t-il du service public? La SSR rétorque en citant la trinité inscrite dans la Constitution: contribuer à l’éducation et au développement culturel, à la libre formation de l’opinion et au divertissement.
En termes de domaine, la SSR consacre 39 % de ses dépenses pour l’information, du TJ à Temps présent pour la Suisse romande; 23 % au divertissement, films et séries; 18 % au domaine «culture, société et formation», qui va des productions pédagogiques à Histoire vivante en passant par A bon entendeur; 13 % au sport, et au secteur «musique et jeunesse», dont les retransmissions de concerts. Les frais liés au sport ont tendance à augmenter.

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10 Combien coûtent les émissions?

Ces chiffres sont discutés car ils ne comprennent pas tous les salaires, mais ils donnent un ordre de grandeur. Sur la RTS, selon la durée de programme, les émissions les plus chères sont les fictions maison: le diffuseur met 500 000 francs pour un épisode de Quartier des banques, qui coûte au total 900 000 francs. Parmi les émissions, Passe-moi les jumelles et 36,9° sont les plus onéreuses, à 200 000 francs pour une heure. Un Infrarouge coûte 45 000 francs. Puisqu’elle est payée selon le bassin d’audience, la fiction achetée offre des heures de programme à bon prix: un épisode de série américaine est facturé environ 5000 francs.

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